Les Falopes


Tous premiers essais de lecture en espace de la pièce qui sera jouée à l’automne 2020.

LES FALOPES
Texte : Sigrid Baffert, sur une idée originale de Karine Dedeurwaerder
Mise en scène Karine Dedeurwaerder
Cie les gOsses 2019-2020

Pièce en un acte pour cinq comédiennes et un comédien.
Avec Mavikana Badinga, Hélène Cauet, Marie-Béatrice Dardenne, Morgane Grzegorski, Stéphane Piasentin et Marianne Wolfsohn.

LA GENÈSE DU PROJET
Il y a deux ans, Karine Dedeurwaerder de la Cie les gOsses en Picardie m’a proposé un projet exaltant. Écrire une pièce pour cinq comédiennes et un comédien.
L’idée me plaît, me bouscule. Mais je doute. En suis-je capable ? Au roman, à l’album ou au conte musical, je commence à être aguerrie, mais au théâtre…
« Tu as une envie particulière ? » je demande.
Oui, elle a même une idée très précise. Elle me l’expose.
C’est un sujet fort. Plein de chair et d’ombres. Un sujet percutant qui résonne en moi longtemps.
« Alors ? » questionne Karine.
« Alors, banco ! »
Je ne pose qu’une seule condition : partir des comédien(ne)s. Je ne veux pas écrire dans mon coin. Aujourd’hui, ce qui me porte dans la création, c’est avant tout l’humain.

Je sais que Karine vient de me faire là un sacré cadeau. Cadeau de sa confiance. De sa folie créative aussi. Et c’est ce qui me plaît en elle.
Nous avons travaillé ensemble quelques années auparavant lors de ma résidence en Val de Nièvre. C’est elle qui a mis en scène un conte musical écrit avec huit classes, en collaboration avec l’école de musique intercommunale. Chacune de nous avait gardé un souvenir prégnant de cette rencontre, aussi dense que joyeuse.

Au moment où Karine me propose ce projet théâtral, je me trouve au milieu de divers gros chantiers : je suis encore au coeur de l’écriture de mon roman Tous les bruits du monde, au coeur aussi de l’aventure collective Loin de Garbo, j’ai un album Igor et Souky cours de finition, et d’autres projets en germe.
« Il va falloir patienter un peu » dis-je.
« Aucun problème, j’ai le temps. Le projet est pour 2020. »
Rendez-vous est pris.

Fin 2018, je fais signe à Karine.
Nous nous rencontrons plusieurs après-midis. Dans des lieux divers. Un café, une bibliothèque, un jardin d’hôpital. Et chaque rencontre est un déjà le théâtre d’émotions fortes. Nous parlons, échangeons. De l’intime, de l’essentiel, de l’os. Il y a comme une urgence, une envie de percer le granit.
Elle m’a apporté des livres qui l’ont nourrie. Romans classiques, poèmes, romans d’anticipation. Nous mêlons lectures et souvenirs familiaux, il se tisse déjà des bribes du projets dans l’arrière-cour de nos imaginaires.

« Dans un premier temps, je ne veux rien savoir des comédien(ne)s. », dis-je à Karine. Puis, venue de loin, une envie me prend : « J’aimerais que chacun(e) m’envoie une boîte, avec quelques objets qui la/le définisse ou qui lui tiennent à coeur. À partir de ce que me raconteront ces objets, je bâtirai des silhouettes de personnages pour la pièce. »
« Banco », me dit-elle.

Quelques temps plus tard, je reçois un gros colis. Il est rempli de boîtes de toutes tailles, de toutes formes et couleurs. Je les ouvre une à une comme une enfant au pied du sapin. Et je suis émue. Je m’imprègne des objets hétéroclites.
Tou(te)s les comédien(ne)s ont joué le jeu avec générosité. Car oui, les objets racontent. Un briquet en forme de voiture, un bâton de cannelle, des photos, des livres, un poème, un jeton de balançoire du jardin du Luxembourg, un brin de raffia, des matriochkas, des croquettes de chat…  Je devine que certains sont précieux à leur propriétaire. Et même si je sais que je fais aussi parler les silences, les résonances de mon propre vécu, je décèle ça et là des traces profondément intimes, des ombres portées. Les objets façonnent des histoires, des corps, des souffles, des visages, ils esquissent des façons de marcher, ils sont la glaise de mes golems intérieurs.
Un jour, j’appelle Karine : « Les silhouettes sont prêtes. Elles ont pris vie. Maintenant, je voudrais rencontrer les comédien(ne)s. J’aimerais que nous passions une journée entière, toi, moi, toute la troupe. Ne prépare rien, nous cuisinerons tous ensemble. »

Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvons chez Karine.
J’ai rapporté les boîtes. Curieusement, à travers elles, un lien invisible, tacite, étrange s’est établi, je n’ai aucun doute sur les propriétaires. L’une après l’autre, les comédiennes, le comédien livrent des fragments personnels autour des contenus des boîtes. Des filaments de souvenirs, vécus ou fantasmés, des anecdotes familiales. Il règne une écoute subtile autour de la table, une écoute qui laisse tomber les pudeurs avec douceur. Chacun a le sentiment qu’il est en train de se jouer quelque chose qui nous échappe, mais quelque chose d’essentiel.